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Renouveler le débat public à l’aide des données dites “objectivées” : contextes
L’approche participative est de plus en plus présente dans la démarche scientifique, et l’objet de cet article est d’identifier comment l’apport de données dites objectivées participerait à renouveler le débat public. Le postulat serait que l’utilisation de données scientifiques relatives à l’expérience des usagers permettrait d’alimenter les processus participatifs d’aménagement urbain via trois axes. Premièrement, expérimenter des nouvelles formes de débat portant sur l’aménagement du territoire, par le prisme de la co-conception (c’est-à-dire la participation des usagers à l’expression et la définition des idées du projet). Deuxièmement, alimenter le débat et la participation par des données objectivées, recueillies par des moyens scientifiques, portant sur l’expérience vécue des usagers dans les espaces publics (comment ils s’orientent, se repèrent dans l’espace, quelles émotions suscitées par les espaces). Et troisièmement, faire participer activement les chercheurs dans le débat et le dialogue public : réconcilier les données et le discours scientifiques avec les enjeux du dialogue public, et expérimenter le passage du statut de chercheurs-experts à chercheurs co-concepteurs.
Situer la recherche
Pour tenter de répondre à ces trois axes, la recherche est structurée par plusieurs jalons. En effet, il s’agit d’une recherche qui s’ancre dans un cadre conceptuel faisant dialoguer l’analyse de données statistiques, informatiques et compréhensives avec les concepts d’aménagement du territoire et d’approche participative. C’est un travail qui se situe à la croisée de la psychologie cognitive, de l’ergonomie, l’architecture et du design pour comprendre comment la production scientifique et les principaux résultats qui en découlent peuvent être mobilisés et introduits lors d’ateliers participatifs avec les habitants, les individus occupant ces espaces pour réfléchir aux futurs aménagements d’un territoire.
De manière complémentaire, l’intégration de travaux scientifiques en cognition spatiale permet d’intégrer des données objectivées issues d’expériences sensorielles et quantifiables. Cela donne une meilleure compréhension des déplacements dans l’espace public, produisant également de la donnée qui permettrait d’améliorer cet espace.
Science ouverte, débat public et enjeux politiques de la participation
En réalisant le travail d’état de l’art, nous avons pu constater qu’il y a un angle mort qui mériterait d’être comblé. Les recherches qui intègrent la dimension participative dans un contexte d’aménagement du territoire, la question des données est bien évidemment présente, néanmoins, le focus est souvent porté sur trois principes bien distincts. Une approche très politique de la participation qui est une réponse à un désengagement des forces publiques/décisionnelles et un réengagement de la population dans la fabrique de son territoire. A. Landon avait rédigé une thèse sur le sujet (2015) pour développer en particulier les « entrepreneurs militants ».
Adam, Laffont et Seguin (2015) mettent en parallèle l’héritage des mouvements sociaux dans l’approche participative à partir de l’analyse de trois cas français. S. Jacquot évoque une logique démocratique (2009), alors que Bacqué et Gauthier (2011) mettent en avant le rôle des mouvements urbains aux États-Unis comme moteur d’une redistribution du pouvoir incitant à une réflexivité chez les professionnels.
La confrontation entre experts et citoyens permet d’indiquer – dans une moindre mesure – l’implication des citoyens dans une décision “éclairée” à une échelle qui peut, à certains moments, dépasser son rapport immédiat à l’espace. Cette approche participative s’assimile davantage à un accompagnement vers la validation d’une décision politique déjà prise plutôt que d’une réflexion menée d’égal à égal entre les différentes parties prenantes. Pourtant, dans la littérature sur la participation dans l’aménagement du territoire et en urbanisme, la dimension participative est proposée comme une approche qui permet de résoudre certains conflits en amont. Bacqué et Gauthier (2011) constatent en relisant John Foster (1989) que l’intégration des citoyens dans les choix d’aménagement du territoire est une pratique qui permet de “faciliter le dialogue et résoudre les conflits” permettant aux planificateurs d’agir en “négociateurs” (Foster [1989] cité par Bacqué et Gauthier, 2011).
Pour tenter de remédier à cette ambivalence entre le fait de faire participer des citoyens pour ouvrir le débat public et les choix opérés par les décideurs, la dimension technologique et numérique vient tenter de relier ces deux types d’acteurs. L’ambition de cette approche est d’avoir une forme d’exhaustivité pour justifier la pertinence de la participation auprès des décideurs ; c’est toute la mouvance des Digital Double/Twins ou encore Deep Maps comme l’évoquent très bien Kitchin et Dawkins (2024) qui s’appuient sur des données institutionnelles et accessibles.
Recherche, participation et aménagement
Enfin, il y a tout un pan de la littérature qui explique les démarches possibles dans l’approche participative et justifie sa pertinence scientifique de recherche-action. En effet, la démarche participative s’est également transposée au monde de la recherche, où nombre d’enquêtes s’appuient sur une participation d’individus pour les faire interagir sur des questions précises (Maussang, 2023).
L’approche participative dans les sciences humaines et sociales s’est développée progressivement autour de l’idée que l’enquêté pouvait également produire un savoir incarné où “des formes de production de connaissances scientifiques auxquelles des acteurs non-scientifiques-professionnels — qu’il s’agisse d’individus ou de groupes — participent de façon active et délibérée” (Houllier, Merilhou-Goudard, 2016). On pense notamment au précurseur Kevin Lynch, urbaniste et architecte, qui en 1960 synthétise son travail d’enquête dans son ouvrage L’image de la cité, pour comprendre les représentations des habitants de trois villes américaines ; Boston, Los Angeles et Jersey City. L’idée est de d’identifier comment les habitants perçoivent ces villes pour en dégager cinq principaux éléments caractéristiques de la ville à savoir les chemins (path), les quartiers (district), les limites (limits), les points de repères (landmark) et les nœuds (node).
Il ressort de ces démarches, de ces ateliers, de ces approches participatives des échanges discursifs, de positionnements, des retours d’expériences sur lesquels des décisions seront ensuite proposées ou alors retoquées. Les jeux sérieux permettent d’essaimer certaines données pour faire réfléchir les personnes dans leur choix de mobilité ou d’habiter le monde qui nous entoure, mais ces données ne sont proposées comme support nécessaire à ce qui construira une argumentation entendable et justifiable aux yeux des décideurs. Et c’est là tout l’enjeu de cette proposition, voir comment l’intersection entre données, participation et décisions modifie tant le débat que la production finale de ces ateliers.
Objectifs scientifiques et questionnements
Positionnement
Le croisement entre des données reconnues, spatialisées et objectivées et l’approche sensible d’un territoire (son “expérience vécue” dans le sens d’Armand Frémont, 1976) demeure peu documenté. Par données objectivées nous rejoignons la définition de Dirk Tempelaar, Bart Rienties et Quan Nguyen (2020) sur des données issues de calculs permettant de quantifier un fait. En soi, il s’agit de données portant sur des faits établis si l’on se réfère au champ de la statistique.
En se focalisant sur un territoire en particulier, l’idée est de proposer une nouvelle lecture d’un territoire en y apportant des données institutionnalisées pour faire réagir les participants et produire un projet. Ce qui nous intéresse est de comprendre la manière dont ces participants se saisissent des données pour construire une argumentation (positive, négative ou neutre) en vue d’améliorer la signalétique du campus urbain.
À partir de ce travail, nous pourrons analyser si l’utilisation de la donnée objectivée vient éclairer la démarche de l’individu, renforçant sa légitimité dans sa démarche ou au contraire si ces données permettent aux individus de prendre du recul dans leur manière de se représenter/d’appréhender le territoire. On peut également suggérer que l’usage de ces données lors d’ateliers participatifs pourrait, d’une part, venir apaiser les débats (mise à distance de son expérience) lors des propositions, et d’autre part, les propositions émanant de ce dispositif seraient être mieux acceptées par les décideurs.
Le protocole des ateliers vise alors à amener les participants à se décentrer, c’est-à-dire de sortir d’une perspective égocentrée dans la manière d’expérimenter le territoire, pour réfléchir collectivement à identifier les éléments du plateau de Saclay qui font sens et qui sont légitimes à être mentionnés. L’analyse des débats permettra d’identifier les postures des participants et leurs argumentations.
Principaux questionnements et objectifs
On cherche, de manière large, à comprendre si : 1) les participants mobilisent les données objectivées proposées et si oui, 2) si la mobilisation de données objectivées lors d’ateliers participatifs pour améliorer la signalétique du campus permettrait de légitimer les choix opérés lors de ces ateliers pour les décideurs. Par données objectivées nous rejoignons la définition de Dirk Tempelaar, Bart Rienties et Quan Nguyen (2020) sur des données issues de calculs permettant de quantifier un fait. En soi, il s’agit de données portant sur des faits établis si l’on se réfère au champ de la statistique.
Les données sont mobilisées dans des ateliers participatifs pour venir contextualiser le propos. Très souvent, il est demandé aux participants de partir de leurs expériences pour expliquer le territoire (Frémont, 1976). Mais rares sont les recherches qui tentent de comprendre comment une argumentation peut évoluer si on propose des données dites objectivées sur un sujet. C’est là tout l’enjeu de cette recherche se focaliser sur les échanges entre participants.
Nos données sont présentées sous forme de cartes dynamiques et de poster. L’idée est qu’à la fin les participants discutent des éléments intéressants à mentionner sur le territoire de Saclay. À partir de cela, nous souhaitons comprendre les démarches psycho-cognitives des individus dans ces échanges ; une fois confrontés aux données, les discours évoluent-ils ? et si oui, comment évoluent-ils ?
Principales hypothèses
Les ateliers participatifs regroupent des individus qui se retrouvent autour d’une activité commune sans forcément se connaître avant d’entrer dans cette pièce. L’idée est donc de comprendre comment ces individus se saisissent de données en lien avec un territoire et regroupées sur une plateforme, pour ensuite débattre sur la manière de réaliser une action en commun (Baker, 2009). Ces données ne sont que le prétexte de ces interactions. Ainsi, comment les individus s’en saisissent pour développer un discours (argumenté ou non) et produire un prototypage collectif plus pertinent (Détienne, Baker, Burkhardt, 2012). Des choix sont à opérer, et il est intéressant de voir comment les individus peuvent chercher à “clarifier, réfuter et négocier” (Le Bail, Baker, Détienne, 2020) pour produire de la connaissance, et plus précisément une argumentation qui fasse sens pour l’ensemble des participants.
L’usage de ces données dans les ateliers participatifs viendrait alors retirer une dimension très ethnocentrée sur des expériences individuelles qui ne traduisent pas forcément des tendances dans la manière d’expérimenter le territoire. Ces données apaiseraient les débats et permettraient surtout d’avoir une meilleure compréhension des enjeux de la participation.
Pour synthétiser les différentes hypothèses, les individus se dirigeraient vers des données qui vont dans le sens de leur argumentation, traduisant une expérience singulière du territoire. Dans la seconde phase de travail – celle de l’analyse des ateliers participatifs – l’identification des arguments nous permettrait de mesurer le poids de la donnée dans les décisions puis de comprendre le processus d’argumentation mis en œuvre ; la valeur de la donnée évoluera en fonction de l’attachement au territoire.
Codage pour analyser les discours
Le codage permettra de mettre en évidence 1) la manière dont la parole circule* et 2) si les données proposées lors de ces ateliers viennent appuyer une argumentation. Cela mettra en évidence une hiérarchie** implicite qui se met en place pour organiser le débat (interaction entre les locuteurs) et induit une certaine posture des participants. Ces différents éléments impactent de facto les choix opérés dans les ateliers***.
*Parole centralisante, Parole circulante, Parole par grappe
**monopole ou répartition équitable
*** médiateur, décideur, suiveur, neutre / je, nous, vous
Cas d’étude : le plateau de Saclay et sa signalétique
Le cas d’étude se situe sur le plateau de Saclay, lieu d’implantation d’un certain nombre de grandes écoles. Pour venir confronter les hypothèses de recherche, l’idée était de trouver un sujet qui puisse faire consensus auprès de ceux qui travaillent sur le plateau et ceux qui le vivent au quotidien.
Après une présentation du projet à l’Institut Polytechnique de Paris (IPP), il a été convenu que le sujet de la signalétique pouvait être un sujet intéressant à traiter. Le campus regroupe désormais 7 grandes écoles (École Polytechnique, Télécom Paris, Télécom Paris Sud, ENSTA, ENSTA Bretagne, ENSAE, l’École des Ponts), initiant un besoin de lier les écoles entre elles –, ce qui représente un enjeu complexe puisque certaines écoles ne se situent pas sur le plateau -. De plus, d’un point de vue local, l’enjeu est aussi d’intégrer les écoles de Palaiseau au sein de son territoire, à savoir le plateau de Saclay et la vallée. L’amélioration de la signalétique sera travaillée dans le cadre d’ateliers participatifs mis en place durant l’année 2025.
Il faut ajouter à ce territoire en construction, des changements d’affectation des écoles à de grands consortiums. Le projet Saclay accueille aujourd’hui deux principales grandes structures d’excellence, avec d’un côté l’Université Paris-Saclay et de l’autre l’IPP. Il convient dans cette partie de revenir sur les principaux objectifs de cette recherche (design et recherche) ainsi que de développer succinctement le projet Paris-Saclay.
Focus sur Paris-Saclay : l’excellence au sud de Paris
Un contexte, des tensions
À 20 kilomètres au sud de la capitale française, le « plateau de Saclay » sonne comme une expression commune, acceptée dans le langage commun comme une entité géographique maîtrisée, unique et sans contraintes. Pourtant, en s’y intéressant on ne peut que constater la fragmentation de ce territoire ; pensé comme un grand projet miroir de la réussite et de l’excellence française à une échelle globale, or au niveau local les tensions et les controverses émaillent ce projet depuis près de 60 ans. Le cas « Saclay » interpelle les géographes, urbanistes, sociologues, penseurs du territoire car il incarne de nombreuses tensions transposables dans la société actuelle, voire pousse au paroxysme la dichotomie évidente entre un projet pensé dans un contexte pré-crise financière et écologique, qui dure dans le temps et ne sait s’adapter au nouveau contexte qui prône une forme de résilience dans les projets.
Le projet d’aménagement du plateau de Saclay est un projet politique étatique, qui, par les tensions générées avec les habitants, les agriculteurs, les municipalités locales, a dû hybrider sa manière de concevoir le territoire depuis ces dix dernières années. Notons que nous entendons le concept de tension se caractérise entre « parties prenantes [qui] désigne une opposition sans engagement des protagonistes, alors qu’un conflit prend naissance avec l’engagement de l’une des parties » (Torre & al., 2006). Cela rejoint la définition de Samuel Depraz (2016) à laquelle notre propos adhère : « la tension sociale peut être définie comme la manifestation (verbale, symbolique) de jeux d’opposition n’ayant pas encore produit de démonstrations effectives et collectives de refus ». Le cas d’aménagement du projet du plateau de Saclay serait donc en tension permanente donnant lieu à des conflits ponctuels tentant d’être résorbés par une approche dite participative.
La question du sens du projet – et de facto du territoire de Saclay – vient se confronter aux processus qui ne cessent de s’adapter aux nouvelles normes sociétales. Notre propos s’appuie essentiellement sur des documents institutionnels actuels et d’archives, une analyse lexicométrique réalisée à partir d’une base de données de la presse française (nationale et régionale), de l’observation et de l’observation participante sur le plateau de Saclay (quartier Polytechnique), puis les premiers entretiens réalisés depuis le début de la recherche.
Très souvent les chercheurs retracent l’histoire de ce plateau où science et technique se côtoyaient déjà en 1686 comme le rappelle Hervé Brédif (2009). En effet, la structure géologique de ce territoire lui permettait d’être un réservoir pour alimenter les fontaines du Château de Versailles ; au total ce sont près de 1 700 000 m3 d’eau qui sont collectés et acheminés vers le Parc situé à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest. Dans le temps, cette structure géologique a été le garde-fou du déploiement des lotissements des années 1960 (Brédif, 2009). C’est d’ailleurs le caractère « isolé » et « vaste » (ibid.) qui incita l’État français à implanter en 1950 le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA), Institut de recherche nucléaire du CNRS sur près de 220 hectares non loin du village de Saclay (Béhar, 2017 ; Subra, 2024).
Cette dimension historique est quant à elle très peu mise en valeur dans la presse contrairement au discours des associations qui rappellent volontiers le rôle important des « rigoles » sur le plateau pour, dans un premier temps acheminer l’eau vers le Parc de Versailles et dans un second temps irriguer ce territoire agricole considéré comme le plus fertile de l’Île-de-France.
La question de l’artificialisation des sols est un réel enjeu, qui est pourtant peu mis en avant dans le corpus de presse. Alors que sur le terrain, c’est une question récurrente dont s’est saisi le groupe d’activistes « Zaclay » en manifestant de manière pacifique sur les lieux emblématiques du campus en construction, dont le tracé de la ligne 18 et les gares qui lui sont associée. Ce projet s’inscrit dans une volonté de consolider les grands consortiums d’universités et de grandes écoles. Et pour ce faire, le projet « Saclay » ne s’arrête plus seulement à l’entité géographique du « plateau », mais dessine un campus éclaté nécessitant de nouvelles infrastructures de transports pour relier plus rapidement les différents « pôles » tant au niveau régional, qu’au niveau national. Ce sont des discussions qui ressortent au niveau local pour tenter de concilier attentes des habitants et venues de navetteurs.
Un aménagement complexe
Le cas du Plateau de Saclay illustre très bien la complexité d’aménager des territoires sur une longue durée, qui plus est, des territoires dotés d’un fort capital politique. En implantant dans les années 1950 le CEA, puis dans les années 1970 l’École polytechnique à une période où la voiture individuelle et les catégories sociales élevées investissent répond à une réalité de cette époque. Sur la ligne du RER B, l’implantation de l’École normale supérieure à Cachan (Hauts-de-Seine) en 1957, impulse également une dynamique vers le sud francilien. La création à ce moment de l’Université Paris Sud à la suite de « mai 68 » participe à structurer cet espace entre vallée et plateau. Autant, la volonté d’intégrer cette université au reste du territoire semble être une évidence, autant l’École polytechnique et le CEA se mettent à distance de ces lieux de vie. Et c’est une caractéristique du campus actuel, c’est un réel défi de connecter les espaces entre eux, sans pour autant dénaturer ce qui en fait son identité.
Ces tensions sont structurantes au développement du projet Paris-Saclay, et plus largement les grands projets comme le mentionne P. Subra (2024) avec les cas d’Europa Park et du Triangle de Gonesse sur le territoire francilien. Saclay est le seul encore en marche (pour l’instant) des trois projets. Le choix de l’implantation sur les terres agricoles reconnues – avant la période extensive des années 1990 – comme les terres les plus arables et nobles de la région, cristallise les tensions autour de ce projet d’artificialisation des sols. Lorsque l’on observe de loin ces tensions, on ne peut que constater différents niveaux d’analyse qui se concentre sur la question de l’occupation des sols qui de facto a des répercussions sociales et environnementales. Un changement d’attribution des terrains pour accueillir les plus grandes écoles et universités françaises implique un changement de paradigme social selon deux aspects ;
- Le premier l’idée qu’un projet porté sur la science et la technique permette en renouvellement de la population locale. On ne peut que constater lors des sessions d’observations que selon les temporalités, qu’il y a un changement de fréquentations de l’espace public et des transports en commun.
- Le second aspect est un phénomène semblable à la « gentrification » à la seule différence qu’il n’y avait pas de bâtis, mais des terrains vierges appartenant à des familles d’agriculteurs (ou de paysans) depuis des générations.
À la fin des années 2010, D. Béhar indiquait que le projet faisait « l’objet d’une vive contestation associative locale ». Le déménagement progressif des différentes grandes écoles du centre de Paris vers ce plateau s’inscrit dans une ambition de créer un territoire d’innovation et de recherche porté par des marques universitaires, de recherche et d’industries réputées dans le monde, la question agricole n’est alors pas mise en avant. Elle apparaît progressivement au cours des années 2000 dans les discours et dans la presse par le biais des différentes actions qui ont permis d’intégrer une zone naturelle protégée au sein de ce grand projet urbain. Pour l’instant, la législation protège certaines terres via la « zone de protection naturelle, agricole et forestière » d’une superficie de 4 115 hectares, dont 2 469 hectares agricoles (EPAPS, 2018). C’est une décision qui a été
« décrétée et inscrite dans la loi du Grand Paris du 3 juin 2010. Dans ce cadre, sur le plateau de Saclay, environ 2400 hectares de terres sont sanctuarisés en faveur de l’activité agricole, et un programme d’action qui précise les aménagements possibles et les orientations de gestion de cette zone a été élaboré au cours de l’année 2017 » (Petit & al., 2018).
Au regard du couvert végétal de la zone, le plateau de Saclay se trouve à la limite d’une périphérie très urbanisée (fig. 10). Il s’agit d’une zone tampon nécessaire entre le parc naturel régional de la Haute-Vallée de Chevreuse (à l’ouest de la carte) et l’urbanisation de la grande couronne parisienne sud. Rappelons-le, au départ, l’ambition est de créer le pendant français des grands territoires d’innovation américains et anglo-saxons.
Un pôle d’excellence
Dans les années 1970, les villes d’Orsay et de Palaiseau accueillent deux pôles universitaires. D’une part, il y a la décentralisation de l’université de Paris vers la ville d’Orsay en 1971, et d’autre part, en 1976 (fig. 7 – carte n°2), l’École polytechnique quitte le Quartier latin pour s’installer au bord du plateau dans la ville de Palaiseau. École militaire, le territoire est alors inaccessible aux civils ; en plus d’une barrière structurelle (plateau/vallée), il y ait ajouté une barrière institutionnelle (postes dont il reste des stigmates puisqu’ils dans cet espace) et une barrière artificielle. En effet, sur la partie sud, la forêt de Palaiseau a quant à elle une forêt domaniale artificielle plantée entre 1978 et 1980, et ouverte au public en 1981. L’idée était de créer une frontière naturelle entre le site de Polytechnique et le reste de la ville. Cet espace permet aujourd’hui d’abriter des espèces de plantes et animales que l’ADPP surveille attentivement.
Quelques années plus tard et au sud-est du plateau, la création du Génopôle à Évry dans les années 1990 vient structurer un projet universitaire sud parisien (Zentelin, 2015) qui se subdiviserait en deux pôles : le pôle « recherche & innovation » (Saclay) d’une part et le pôle « biotech » (de Villejuif à Évry) d’autre part Ces deux grands clusters s’intègreraient dans le projet de Paris Region Innovation Lab qui ceinture la capitale.
L’évolution de l’aménagement du Plateau de Saclay est confrontée alors à différentes difficultés ; des difficultés liées au site, plateau/vallée, difficultés liées aux activités qui y sont présentes, de la recherche de pointe dans un cadre agricole. À l’échelle du plateau, l’enjeu est de connecter le CEA à l’École polytechnique expliquant le phénomène concentrique de son aménagement (fig. 7). Du phénomène d’îlots de recherche, l’ambition est de construire un archipel (des îlots connectés entre eux) pour former ensuite un territoire, c’est-à-dire une entité géographique qui fasse sens pour des groupes d’individus si l’on prend la définition de Guy Di Méo (1998). « Le territoire témoigne d’une appropriation à la fois économique, idéologique et politique (sociale donc) de l’espace par des groupes qui se donnent une représentation particulière d’eux-mêmes, de leur histoire, de leur singularité […] ».
Pôle et réseau
Le projet de Saclay part d’une volonté politique de créer un territoire d’innovation d’excellence. Pourtant, le décalage entre l’idéation et la mise en place de ces idées est soumis à des contraintes de sites et de pratiques spatiales. La question des temporalités dans les projets est au cœur des problématiques, et le cas du plateau de Saclay est un exemple des plus flagrants. Décidé dans les années 1970, où le règne de la voiture individuelle était encore accepté, ce grand espace « vierge » de construction anthropique permettait une certaine utopie des grandeurs. Copier le modèle américain où les campus sont étalés et se cofondent cités, universités, grandes écoles, entreprises étaient un concept acceptable il y a quarante ans. Mais le chantier titanesque ne pouvait pas se finir en quelques mois, d’autant que les attentes évoluent. L’ambition, rappelons-le, est de créer de nouveaux quartiers, de nouveaux lieux de vie à l’échelle locale, mais également développer la visibilité des grands groupements d’écoles à l’international, nécessitant parfois un dépassement des frontières du plateau de Saclay.
À titre d’exemple, l’Institut Polytechnique de Paris (IPP) est un établissement public d’enseignement supérieur et de recherche, qui depuis 2024 regroupe six grandes écoles : l’École polytechnique, Télécom Paris, ENSAE et ENSTA Paris situées toutes les quatre sur le plateau de Saclay, auxquelles s’ajoutent, Télécom Paris Sud (Évry), l’ENSTA Bretagne (Brest) et plus récemment l’École des Ponts (Champs sur Marne).
Cet éclatement du pôle d’innovation et de recherche implique une transformation du territoire pour favoriser les flux (individus, informations, logistiques) en améliorant des hubs existants et en renforçant les réseaux, mais aussi en repensant les mobilités.
Le passage du franc à l’euro au début des années 2000 a nécessité de recalibrer ces projets d’envergure internationale car les financements étaient plus complexes. L’émergence des partenariats public-privé a ensuite permis de poursuivre ces réalisations, tout en prenant en compte les nouvelles normes pour les bâtiments (environnementales, sécuritaires, accessibilité). Ces contraintes nécessaires ont ralenti ces projets. Mais en même temps, la mondialisation existe, et peut-être que de nouvelles façons de penser les espaces, les lieux et les déplacements sont possibles par une dynamique « bottom-up ». Pourtant, si l’on observe une adhésion des différents partis sur le besoin de redéfinir les mobilités aujourd’hui sur le plateau, il demeure un point de crispation majeur avec la construction du Grand Paris Express et la ligne 18 qui desservira le plateau.
Pour connecter les îlots de l’archipel du projet Saclay, la question des transports – des mobilités douces aux mobilités plus classiques – est primordiale car ils représentent les coutures de ce projet. Néanmoins, leurs mises en œuvre est plus complexe car, comme nous l’avons déjà dit, c’est un projet qui s’inscrit dans un temps très long où les habitudes de déplacements tendent à évoluer. Outre la construction de ce campus sur le plateau, l’enjeu actuel est celui du projet du Grand Paris Express avec la ligne 18 qui permettrait aux navetteurs (salariés, chercheurs invités, travailleurs, habitants) de diminuer leur temps de trajet dans les transports en commun.
Cette ligne qui permettrait de faire la jonction sud entre l’aéroport d’Orly et la ville de Versailles en passant par tous les grands sites du campus urbain du plateau (Palaiseau, Moulon, Saint-Quentin), alimente « les controverses et les tensions avec l’opposition de militants écologistes et altermondialistes, d’une poignée d’agriculteurs et de quelques élus locaux » (Subra, 2024). Néanmoins, les agriculteurs qui ont des questionnements sur le projet de cette ligne se rapproche rapidement de l’association « Terre & cité » pour trouver un moyen pédagogique. Cette approche a pour but d’éviter d’abîmer les terres, mais également le sol, composé principalement de limon et d’argile. Il y a aussi les drains qui posent des problèmes – d’ailleurs une cartographie est en projet par l’association – puisque par une mauvaise manipulation d’engin, outre la destruction du drain, cela peut générer une inondation.
En ce sens, son tracé a été longuement discuté – des effets tunnels qu’il induit – plusieurs villes auront surtout les nuisances d’un métro qui passe toutes les 3 minutes au pied de leur village, sans bénéficier de la gare qui leur permettrait d’accéder plus rapidement aux différents hubs multimodaux, en passant par l’inaccessibilité de certaines terres agricoles, à l’investissement des infrastructures comme les nombreux viaducs et les tunnels qui impactent le paysage à différentes échelles. Et pour reprendre les termes de D. Béhar
« Dans une période de pénurie des moyens financiers publics, les investissements y sont concentrés autour d’un objectif central : transformer une cité scientifique créée par l’État il y a un demi-siècle en un cluster économique d’envergure mondiale. Les finalités et la localisation de ce projet font largement débat » (Béhar, 2017).
Ce fut le cas lors du conseil de quartier du plateau de la ville de Palaiseau le 11 décembre 2017 qui indique que
« M. CARISTAN informe le conseil de quartier de la proposition de la part de l’État d’un budget 2018 qui ne permet vraisemblablement pas d’assurer la réalisation des travaux de la ligne 18 dans le calendrier fixé. Les élus locaux siégeant au Conseil d’administration de la Société du Grand Paris ont rejeté ce budget. Cependant, l’État étant majoritaire au sein du conseil d’administration, le budget a tout de même été adopté. […] Des participants expriment avec insistance leur attente d’information sur les arbitrages du gouvernement et l’avancée du projet de la ligne 18. M. CARISTAN, qui partage cette attente légitime, est d’accord avec l’idée de demander à la Société du Grand Paris de venir informer les Palaisiens, largement impactés par le projet, notamment sur le tracé définitif de la ligne 18, une fois que les arbitrages auront été rendus ».
Ces interrogations sur les nuisances de la construction reviennent de manière récurrente dans le conseil de quartier du Plateau de Palaiseau ; le 17 juin 2019 bien que le sujet ne fût pas dans à l’ordre du jour, la question de la ligne est apparue à la fin des « questions diverses » pour questionner les « nuisances aériennes qui ont augmenté récemment et à des modifications de la profondeur du passage souterrain de la ligne 18 ont été posées » qui, selon le CR du 7 octobre 2019 explique que le tunnel passera « à une quinzaine de mètres de certaines propriétés » ; d’ailleurs l’un des élus est préoccupé de savoir si une enquête préalable a été réalisée. Il n’y en aura pas d’autre de prévue, et pour l’instant la demande d’une gare à proximité de l’écoquartier Camille Claudel de la ville de Palaiseau n’est pas considérée – accentuant l’effet tunnel pour ce lieu pourtant carrefour entre plateau et vallée.
Valorisation de cette partie dans un article (1)
Méthodes : temporalité et protocole
pour récupérer les données et analyser des ateliers participatifs :
Ce projet comporte trois phases majeures.
Dans un premier temps, il s’agit de collecter des données scientifiques portant sur l’expérience vécue des usagers,
dans un deuxième temps l’organisation d’actions de participation ancrées sur ces données pour informer la conception de nouveaux espaces urbains,
et enfin le dernier temps se focalise sur l’analyse des ateliers participatifs – des rendus aux actions réalisées en passant par les débats engendrés par le groupe et leur rapport aux données. C’est un projet qui mobilise comme terrain d’expérimentation, le Campus de l’Institut Polytechnique de Paris (IPP), installé sur le Plateau de Saclay, à Palaiseau en Essonne, et qui est à double détente puisqu’il s’articule tant à un niveau scientifique qu’à un niveau appliqué.
Cette recherche est menée sur deux années, entre mai 2024 et avril 2026, pour d’une part améliorer la signalétique du campus IPP et d’autre part comprendre comment les données présentées dans les ateliers participatifs sont mobilisées en fonction de leur support et de leur représentation ; on observe les choix opérés par les participants en fonction du support de l’atelier participatif.
Travail ethnographique et récolte des données
Cette étape se décompose en trois phases distinctes. La première est la compréhension du territoire dans lequel le projet s’insère. Une approche géographique/ethnographique est alors mise en place pour comprendre les enjeux du plateau de Saclay. Dans un deuxième temps, parallèlement à la compréhension du territoire, l’ambition est de récolter objectives qui fassent sens pour le projet de design et pour le projet de recherche. Il s’agit d’identifier les thématiques pertinentes au sein de ce territoire. Enfin, dans un dernier temps, l’ambition est de représenter les données. En effet, il n’est pas envisageable pour les ateliers participatifs de proposer des données brutes (fichiers Excel, ligne de code, etc.) mais bien de proposer des données visualisées.
Comprendre le territoire : une approche ethnographique du plateau de Saclay (données contextuelles)
La procédure pour récolter les données s’appuie sur un travail de terrain d’environ un an (mai 2024 à mai 2025). Les données récoltées sont surtout qualitatives dans le sens où nous souhaitions comprendre le projet d’aménagement Paris-Saclay. Ainsi, notre travail s’est essentiellement appuyé sur une observation participante relevant d’une certaine approche ethnographique guidée par une grille d’observation définie (Diaz, 2005). La nôtre présentait les grandes lignes suivantes ; évolution paysagère du “plateau” ; la question des mobilités ; les relations entre le “plateau” et la “vallée”. L’idée était de s’imprégner des lieux, de les cartographier pour dégager les grandes tendances et nouer des contacts avec les acteurs locaux (Vanni, Crosby, 2023).
Ces différentes déambulations nous ont conduits à plusieurs rencontres informelles avec des acteurs associatifs, institutionnels et habitants du territoire qui nous intéressaient. Les discussions tournaient généralement autour des grandes lignes évoquées plus haut et étaient immédiatement retranscrites dans un carnet de terrain pour garder en mémoire les éléments marquants de ces temps d’échange.
Il y avait également le travail d’observation de terrain en extérieur, en décrivant très précisément les espaces et les interactions. Cette approche est directement inspirée des lectures de villes de Marcel Roncayolo (2002) pour garder en mémoire les instants spécifiques qui caractérisent un espace. À cela s’ajoutent quelques entretiens formels qui s’appuyaient sur un guide d’entretien en trois thèmes (table. 1).
Tableau 1. Guide d’entretien (2024)
| Thème 1. Caractéristiques du plateau | Thème 2. Le projet d’aménagement du plateau de Saclay | Thème 3. Réseaux et relations |
| Définition géographique du plateau | Définition du projet | Relation personnelle au plateau de Saclay |
| Les principales problématiques du plateau | Depuis quand suivi du projet | Relation professionnelle au plateau de Saclay |
| Les atouts du plateau | Les avancées majeures | Relation entre les institutions du plateau |
| Les grandes caractéristiques, ce qui fait son identité | Les accélérations du projet depuis quand ? | Relation entre les associations du plateau |
| La place de l’environnement | Les controverses autour du projet : positionnement et quelle posture adopter ? | Relation entre les différents acteurs du plateau |
| La place du patrimoine | Accès à l’information ? Création de l’info ? | Les réseaux formels et informels existants sur le plateau et leurs organisations |
| Les mobilités | Participation à des consultations citoyennes ? | Actions mises en œuvre |
| La place de la culture | Logique du projet, adaptation, pensé à quel terme ? | Attirer les individus |
| Tension agriculture/nouvelle technologie | Place de l’environnement et rôle des associations pour institutionnaliser ces questions | Projet du Grand Paris Express |
| Modèle que suit le projet ? | Comment mieux relier la vallée au plateau ? |
Ces entretiens sont complétés par de l’observation participante lors d’activités organisées par les associations ou l’EPAPS et par de l’observation du site, des pratiques et des dynamiques spatiales puis de l’organisation spatiale. En plus de mieux comprendre les dynamiques associatives et locales, c’est une approche qui permet de nouer des contacts avec ces acteurs et envisager des collaborations, notamment lors des ateliers participatifs.
Appui lexicométrique et diachronique pour comprendre le territoire de Saclay
C’est un travail qui a été appuyé par une analyse de la presse régionale quotidienne à l’aide d’un corpus extrait de la base de données Europresse (871 textes) :
- Titre : plateau de Saclay / presse nationale et régionale quotidienne française / langue française / 1er janvier 2000 au 1er mai 2024
- Extraits via HTML / Python / CSV (fig.1)
Ensuite, nous avons pu extraire un fichier .txt pour pouvoir l’analyser via le logiciel IRaMuTeQ (fig. 3).
Ce travail va faire l’objet d’une publication dans une revue de géographie anglo-saxonne (Urban Geography ou Journal of Cultural Geography).
Recenser la signalétique et transformer en carte
En plus de ce travail d’enquête qualitative, un travail de recensement sur ce qui nous intéresse plus précisément dans notre projet, le cas de l’amélioration de la signalétique du campus de l’Institut Polytechnique de Paris, il nous fallait cartographier l’ensemble de la signalétique existante. Ce travail a nécessité un mois de terrain pour arpenter le campus et recenser à l’aide d’un appareil photo et de l’application mobile Google Earth les deux types de signalétiques existantes sur le campus à savoir la signalétique pour les piétons et la signalétique pour les véhicules motorisés. Les coordonnées GPS des panneaux de signalisation ont été relevées, et leur contenu photographié. Ensuite, les points ont été exportés au format KML via la version web de Google Earth, puis importés dans uMap. Chaque point a été numéroté et enrichi par la photo correspondante. Tous les points et les photos ont été classés en deux catégories selon le type de public visé par la signalisation.
Lire l’espace public : comprendre les projections dans l’espace
De plus, ce travail sera appuyé par un travail étudiant qui réalisera un diagnostic territorial comprenant des analyses séquentielles de certains axes du campus permettant de définir l’espace public. « La séquence visuelle est une approche d’analyse de la perception visuelle des espaces urbains, axée sur la reconstruction, par le dessin, la photographie ou la vidéo, de la succession d’images qui se dévoilent à l’observateur qui se déplace dans la ville ». Parallèlement à cette approche compréhensive et ethnographique, la récolte des données dites objectivées est également en cours depuis juin 2024, et ce jusqu’à la fin de 2024, début 2025.
Des données objectivées et qui fassent sens ? (données préexistantes et récoltées)
La phase de récolte de données court jusqu’au début de l’année 2025. Ces données sont relatives à cinq principaux thèmes du plateau – et plus précisément du campus – qui pourraient être intéressants à mentionner dans l’espace public :
- Les informations relatives au campus IPP, les activités et les bâtiments
- La connaissance du territoire, des patrimoines naturels, culturels et architecturaux
- La mobilité et les transports sur le plateau
- Les lieux du plateau
- Les temporalités et les pratiques spatiales
Ces éléments permettent d’identifier les dynamiques et surtout de repérer les éléments signifiants dans l’espace du campus. Les écoles d’IPP ont réalisé des enquêtes « mobilités » qui pourraient servir pour comprendre les pratiques spatiales des personnes des écoles. L’École polytechnique a, quant à elle, réalisé une enquête de flux pour repenser la circulation au sein de ses bâtiments. Parallèlement à cela, l’EPAPS a rédigé de nombreux documents sur le projet d’aménagement du plateau de Saclay et organise des ateliers participatifs. La mobilisation de leur compte-rendu permettrait d’identifier les nœuds autour de la conception de ce plateau. Enfin, l’analyse à partir de la Space Syntax ou « syntaxe spatiale » donnerait un aperçu des flux et des points d’accroche/centraux au sein de cet espace, surtout si l’on appui cette démarche avec l’outil de l’eye-tracking (fig. 4).
Les données plus classiques sont aussi mobilisées et serviront à décrire plus précisément le territoire et ses enjeux. Il s’agit de la base permanente des équipements (BPE) de l’Insee qui permet de comprendre la répartition des services et les dynamiques d’implantation (taux de fermeture et d’ouverture des équipements) ; de la base de données Île-de-France Mobilités pour analyser les horaires et la répartition du réseau sur le territoire ; puis les données cartographiques extraites de Géoportail ou produites par l’EPAPS, le campus IPP, notamment avec son schéma directeur ou encore les cartes produites par les associations. La comparaison de ce qui est cartographié permet d’établir les choix opérés de ce qui mérite d’être indiqué dans l’espace et ce qui ne semble pas pertinent (analyse acteurs/représentation).
Les représentations des données et leurs usages dans l’approche participative : un enjeu épistémologique (datavisualisation)
Une fois la récolte terminée, les données doivent être visualisées pour les proposer au sein des ateliers participatifs. Le choix de la visualisation s’adaptera aux types de données récoltées ; si elles sont géographiques et géolocalisables, la carte sera la représentation la plus adaptée (discussion sur le type de carte, son orientation et son échelle). Si les données sont statistiques, une infographie sera privilégiée. L’enjeu est que la représentation de ces données puisse être possible sur différents types de support ; du numérique aux jeux de cartes (fig. 5).
Les étudiants du Master en urbanisme de Sorbonne Université participeront à la création de posters scientifiques pour développer les thématiques et synthétiser les données. Ces supports seront accessibles lors des ateliers participatifs.
Envisager un protocole pour des ateliers participatifs
Il semble intéressant de recontextualiser le processus qui mène au protocole final des ateliers participatifs. Avant de présenter en détail le protocole final, nous reviendrons succinctement sur les ateliers tests qui ont permis de faire émerger les points d’accroche et d’affiner le protocole.
Objectifs des ateliers
- Voir comment la donnée est mobilisée et les échanges qui en ressort
- Analyser si le support a un impact dans la manière de mobiliser la donnée
- Évaluer les valeurs des données (positives ou négatives) – en fonction des argumentations des participants
Population visée
Les ateliers participatifs ont pour objectif de vérifier la validité des hypothèses énoncées précédemment. Le principal enjeu de ces ateliers est le recrutement des participants, et les contacts eus avec les différentes associations permettent de toucher un plus large public, puisque l’idée serait d’avoir trois grandes catégories d’individus qui permettraient d’avoir un échantillon qui inclus des retraités, des jeunes, des actifs, des non-actifs :
- Les habitants du plateau et de la vallée (« réservoir » : les associations et l’EPAPS)
- Les étudiants, les enseignants-chercheurs, les employés et administratifs du campus IPP et du campus du Moulon (« réservoir : liste de diffusion des écoles)
- Les travailleurs et les navetteurs du campus (« réservoir » : les entreprises du plateau)
À chaque début d’ateliers, il est important de demander le lieu de résidence et le rapport au plateau de Saclay ; cela permet de typologiser les individus en fonction du degré d’attache à ce territoire.
Des ateliers tests…
Au total quatre ateliers test ont été réalisés dans l’optique d’obtenir un protocole finalisé pour les ateliers du printemps 2025. En demandant à des collègues et designers affutés de prendre part à ces ateliers, nous attendions des retours critiques d’utilisateurs, tant dans la manière d’introduire l’atelier que de présenter les données. L’analyse des retours de ces ateliers permet d’identifier deux points d’amélioration (séquençage de l’atelier et lecture de la plateforme) qui permettent par la suite de proposer un protocole stabilisé et intuitif.
Construire le protocole pour observer une série d’ateliers
Le protocole pour les ateliers s’est construit progressivement pour aboutir à une articulation des activités en cinq étapes. En effet, avant de commencer les ateliers, nous avons effectué plusieurs ateliers pilotes pour affiner le protocole et bénéficier des retours des participants, pour la plupart designers et/ou chercheurs. Ce qui nous importait dans ces observations était de comprendre comment les participants échangeaient sans et avec des données.
- Protocole du premier atelier pilote
Lors du premier atelier pilote, les participants avaient une présentation générale sur la signalétique et le terrain d’étude de 30 minutes, ils avaient ensuite accès aux données (plateforme) sur leur ordinateur personnel.
Nous leur demandions d’enregistrer leur écran pour pouvoir analyser les déplacements sur la carte en ligne.
Ensuite, ils pouvaient discuter sur ce qu’ils avaient observé, puis ils enchaînaient sur le prototypage.
- Protocole du deuxième atelier pilote
Le protocole du deuxième atelier était identique au premier excepté que les participants avaient accès à des personnages pour décentrer leur regard sur le terrain, et qu’il avaient également accès à des ordinateurs installés dans la salle. Pour le reste le dispositif était identique.
- Protocole du troisième atelier pilote
Lors du troisième atelier pilote, la présentation de la signalétique était toujours présente, mais nous avons ajouté une activité “icebreaker” pour les faire échanger sans données sur leur expérience du terrain. Ils devaient indiquer leur lieu préféré, les lieux marquants, les lieux qu’ils ne connaissaient pas forcément sur un fond de carte relativement neutre.
Ensuite, nous leur présentions des posters scientifiques avec des données statistiques sur le terrain d’étude (nombre de grandes écoles, statistiques démographiques, projet du Grand Paris express – métro- et résultat d’enquête).
Après cette partie, les participants étaient amenés à choisir aléatoirement des personnages pour décentrer leur regard et penser les déplacements, les goûts, les pratiques en dehors des leurs.
Une fois les discussions enclenchées, nous leur proposions d’aller individuellement sur l’ordinateur dont l’écran enregistrait les déplacements, pour accéder à la plateforme.
À la fin de ce temps, une discussion collective permettait de réfléchir à un prototypage de signalétique.
- Protocole du dernier atelier pilote
Le dernier atelier pilote commença également avec une activité “icebreaker” pour capter ce que les personnes connaissent du terrain. Ensuite, de manière individuelle, les participants devaient produire des cartes mentales du terrain pour ensuite confronter leur rendu avec les autres participants.
Suite à cela, ils avaient encore des personnages qu’ils devaient choisir aléatoirement pour tenter de réfléchir aux endroits qu’ils pouvaient fréquenter sur le terrain.
À cela, nous avions ajouté des activités à choisir également de manière aléatoire pour tenter de donner un” corps” à ces personnages. Ils avaient ensuite accès à la plateforme de manière individuelle puis revenaient pour échanger sur les éléments qui les avaient marqué et commencer le prototypage.
Un meilleur séquençage de l’atelier pour aider à l’orientation du débat
La mise en place de ces ateliers a permis de revoir le séquençage du protocole. Alors que lors du premier atelier, les participants avaient accès à quasiment tout en même temps – information, données, cartes, etc. -, le dernier atelier test fut davantage cadré et séquencé.
Pour donner un ordre d’idée de l’évolution du protocole ; lors du premier atelier il y avait quatre grands axes à savoir la présentation de la signalétique, la présentation du projet de Saclay (quartier Polytechnique), un moment d’accès aux données puis un atelier signalétique. Pour le deuxième atelier, le séquençage était le même, mais l’introduction du matériel était mieux présentée en y indiquant plus précisément les enjeux de l’atelier et les enjeux de la signalétique. Ensuite, les participants étaient invités à découvrir seul la plateforme, puis de discuter de leur découverte de manière collective. L’idée était qu’à la fin, ils produisent un prototype de signalétique.
Ce n’est qu’à la séance test n°3 que le séquençage fut plus resserré avec pas moins de sept étapes. Il y avait toujours dans un premier temps une présentation de l’atelier et une présentation de la signalétique. S’ensuit un ice-breaker pour comprendre la manière dont les personnes se représentaient le territoire. Ensuite, une introduction des données socio-démographiques fut faite, tout comme l’introduction de personnae et des activités pour décentrer les points de vue ; il y avait 1 persona et 1 activité par participant (ce qui a été limitant). Les participants ont ensuite pu se familiariser avec la plateforme de manière individuelle puis se sont retrouvés pour discuter collectivement autour des données et proposer un début de prototypage.
En étant plus directif, cela a permis aux participants de mieux intégrer les données, notamment avec un temps de “data break” qui les obligeaient à s’immerger dans les données. Ce protocole s’approche du protocole final puisque nous avons intégré des éléments qui obligent les participants à se décentrer pour penser à l’aide de personae.
Une meilleure lecture de la plateforme et un besoin de décentrement : de l’égo-participo-expérience à un commodum-participo-expérientiel
L’idée de créer des personnae est arrivée au fur et à mesure des retours des participants. En effet, la posture des participants interpellaient puisqu’ils revenaient à leur expérience du plateau, plutôt que de se focaliser sur les données. D’ailleurs, on note une évolution entre le premier atelier et les deux suivants ; dans le premier atelier les participants affirmaient leur propos car ils connaissaient les lieux. Leur pratique du territoire leur permettait de se “désintéresser” des données. Comme dit précédemment, les participants revenaient facilement sur leur propre expérience et ne mobilisaient que très peu les données de la plateforme. Cela était en partie dû à la visualisation des données qui pouvait être compliquée, car non homogène, auxquelles s’ajoutent les nombreuses couches qui organisent la carte du plateau. Une modification majeure a permis d’harmoniser la présentation et de modifier les anomalies géographiques qu’ont pu identifier les participants.
Au-delà de la sous-utilisation des données, on a pu observer une chose, sur les cinq participants de premier atelier, deux d’entre eux ont changé de regard de manière automatique. Ils se sont demandés comment une personne âgée ou un enfant se comporteraient dans cet espace. Ce décentrement fait alors apparaître différentes manières d’appréhender le territoire et accentue le fait que le territoire est inadapté, – en termes d’accès plateau/vallée – à un certain type de profils. L’insertion des personnae dans les ateliers qui ont suivi et l’incitation à mobiliser les données, a transformé la manière d’échanger : d’une approche plus égo-centrée, le sens commun (commendum) a émergé et laisse supposer un décentrement dans la manière d’aborder l’idée d’un réaménagement du territoire. Évidemment, ce n’est certes pas représentatif car les profils étaient différents, mais nous pouvons tout de même observer que les discussions interrogeaient – et non affirmaient – davantage les pratiques et les lieux.
Ces différents points d’accroche ont donc permis de proposer un protocole final et d’enclencher les ateliers définitifs.
- Éléments conclusifs de ces quatre ateliers pilotes
Ces quatre ateliers pilotes ont permis de constater cinq points.
Point 1. Le premier est le besoin d’avoir tout le matériel disponible dans la salle. Il ne faut pas demander aux participants d’apporter leur ordinateur personnel.
Point 2. Ensuite les tâches. Lorsqu’elles sont trop nombreuses, les participants sont perdus. Tout comme la présentation du projet de recherche, le contexte de la signalétique, le contexte territorial, ce sont autant d’éléments qui perdent les participants et n’apportent pas d’éléments probants dans l’analyse, au contraire. Il semblerait que cela freine les participants dans leur dynamique d’échanges.
Point 3. Les personnages. Proposer des personnages pour forcer le décentrement est quelque chose de complexe si on ne va pas clairement dans un jeu de rôle. On s’est aperçus que naturellement, lors des échanges, il pouvait émerger l’idée que d’autres personnes puissent fréquenter cet espace. Nous avons donc fait le choix de supprimer ces éléments dans le protocole final.
Point 4. Les posters scientifiques. Ces données perdaient également les participants. il y avait trop d’informations alors que le but est de s’intéresser à des données que l’on qualifie d’objectivées, donc que l’on ne peut pas remettre en question. L’accumulation de données peut engendrer des doutes sur la pertinence et la validité de ce qui est proposé.
Point 5. Enfin, dernier point, et pas des moindre, celui d’apporter progressivement les éléments sur la table. En mettant dès les premiers instants toutes les feuilles, crayons, cartes, et autres documents, les participants se distraient facilement et sont moins à l’écoute des consignes (ModACT, 2025).
Analyse des données
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